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Les milliardaires de la tech, à l’origine de l’offre d’achat du Groenland, veulent y construire des « villes libres »

Alors que les Européens tentent de faire changer d'avis Trump, ses soutiens de la Silicon Valley ont leurs propres idées, axées sur des communautés peu réglementées et l'accès aux terres rares. Pavel Devyatkin*

La semaine dernière, le président Trump a levé toute ambiguïté quant à ses intentions concernant le Groenland. Lors d’un événement à la Maison Blanche, il a déclaré qu’il s’emparerait de ce territoire arctique « qu’ils le veuillent ou non ». Puis, il a proféré une menace digne d’un mafieux à l’encontre du Danemark : « Si nous ne le faisons pas à l’amiable, nous le ferons par la force. »

Trump aurait également ordonné aux commandants des forces spéciales d’élaborer un plan d’invasion, malgré les avertissements de hauts responsables militaires selon lesquels cela violerait le droit international et les traités de l’OTAN. Dans une interview accordée au New York Times, Trump a déclaré : « Je n’ai pas besoin du droit international. »

En coulisses, le secrétaire d’État Marco Rubio s’efforce de calmer le Congrès, affirmant que toute cette démonstration de force militaire n’est qu’un moyen de faire pression sur le Danemark pour qu’il négocie. Pendant ce temps, Stephen Miller, chef de cabinet adjoint de Trump, a rejeté l’autorité du Danemark sur le Groenland, affirmant : « Personne ne va s’opposer militairement aux États-Unis pour l’avenir du Groenland. »

Parallèlement, sept pays européens ont publié une déclaration commune affirmant que « le Groenland appartient à son peuple », et certains alliés de l’OTAN espèrent modérer les ardeurs de Trump en proposant de stationner une force militaire sur l’île pour contrer la Russie et la Chine dans l’Arctique.

Dans un effort apparent pour freiner les ambitions de Trump concernant le Groenland, le Premier ministre britannique Keir Starmer aurait déclaré à Trump qu’il partageait son point de vue sur la menace russe dans la région et qu’il envisagerait d’envoyer des troupes pour contribuer à la défense du Groenland. Parallèlement, l’Allemagne propose la création d’une mission conjointe de l’OTAN dans l’Arctique, et la Première ministre danoise Mette Frederiksen a déclaré qu’une annexion du Groenland par les États-Unis signifierait la fin de l’OTAN.

Pourquoi Trump veut le Groenland ?

L’administration Trump semble incapable de se décider quant aux raisons qui justifient sa volonté de s’emparer du Groenland. Dans un premier temps, le président a affirmé que « des navires russes et chinois sont déployés tout le long des côtes », une allégation rejetée par de hauts diplomates nordiques : « J’ai consulté les renseignements. Il n’y a ni navires, ni sous-marins.  » Plus tard, Trump a averti : « Si nous ne prenons pas le Groenland, la Russie ou la Chine le feront, et je ne le permettrai pas. »

Le vice-président J.D. Vance a recentré le débat sur la défense antimissile, arguant que « l’ensemble de l’infrastructure de défense antimissile dépend en partie du Groenland ». L’importance stratégique du Groenland est indéniable. La base américaine située sur l’île, la base spatiale Pituffik, assure une couverture radar d’alerte précoce contre les bombardiers et les missiles russes ou chinois.

Cependant, le renforcement de cette capacité ne nécessite pas que Washington prenne possession de l’île. Les accords de défense existants permettent déjà aux États-Unis de projeter leur puissance et de moderniser leurs capacités sans le désastre diplomatique d’une annexion.

Sécurité nationale ou cupidité des entreprises ? Les grands médias ont largement couvert les ambitions de Trump concernant le Groenland, insistant sur la compétition sécuritaire en Arctique avec la Chine et la Russie, ainsi que sur l’ouverture de routes maritimes stratégiques grâce à la fonte des glaces. La plupart évoquent les vastes gisements de minéraux critiques du Groenland, essentiels aux véhicules électriques et aux énergies renouvelables.

Mais ils s’arrêtent avant d’examiner les forces qui pourraient réellement être à l’origine de cette politique minière : des milliardaires de la tech comme Peter Thiel et Elon Musk, qui voient le Groenland non seulement comme une source de terres rares, mais aussi comme un laboratoire pour leurs expériences économiques et sociales libertaires. Ces milliardaires envisagent des « villes de la liberté » non réglementées au Groenland, affranchies de tout contrôle démocratique, de toute loi environnementale et de toute protection du travail.

Ken Howery, ambassadeur de Trump au Danemark et cofondateur de PayPal avec Thiel et Musk, aurait été en pourparlers pour créer ces zones à faible réglementation.

Il y a là un paradoxe : l’appareil de sécurité nationale souhaite un contrôle étatique fort sur ce territoire stratégique. Les milliardaires de la tech qui financent Trump veulent l’inverse : un terrain de jeu déréglementé pour leurs expériences anarcho-capitalistes. Tous deux font preuve d’un aveuglement commun à l’égard de la souveraineté groenlandaise et des droits des peuples autochtones.

Il est profondément inquiétant de voir comment la crise climatique est présentée comme une opportunité. La calotte glaciaire du Groenland fond plus rapidement en raison de la hausse des températures. Les Groenlandais autochtones voient leur mode de vie traditionnel disparaître avec la fonte des glaces.

Les 56 000 Groenlandais, dont 89 % sont des Inuits, ont clairement exprimé leur position : 85 % s’opposent à un rattachement aux États-Unis. Les dernières élections législatives ont donné la victoire à des partis qui rejettent ouvertement les propositions de Trump. Pourtant, à entendre Washington parler du Groenland, on ne le croirait pas. Leur voix est à peine entendue dans ces discussions sur l’annexion. Parallèlement, la plupart des Américains s’opposent à l’idée d’acheter ou d’envahir le Groenland.

La Maison-Blanche tente par tous les moyens d’imposer sa volonté. Des responsables américains ont évoqué la possibilité de verser à chaque Groenlandais une somme forfaitaire allant de 10 000 à 100 000 dollars, cherchant ainsi à acheter l’approbation d’une population qui ne cesse de dire non.

La Maison-Blanche cherche également à conclure un accord de libre association (COFA) avec le Groenland. Dans un tel accord, les États-Unis se contentent d’assurer la distribution du courrier et des opérations de protection militaire en échange de la liberté d’action de leur armée et d’un commerce exempt de droits de douane.

De tels accords existent avec des îles comme les Palaos, les Îles Marshall et la Micronésie. Cependant, il est peu probable que cet arrangement aboutisse avec le Groenland. Des accords COFA ont déjà été signés avec des pays indépendants, et le Groenland devrait se séparer du Danemark pour qu’un tel plan puisse se concrétiser.

Risques pour l’Amérique

Cette crise dépasse largement le cadre du Groenland. Elle soulève la question de l’image que l’Amérique souhaite projeter et de son rôle sur la scène internationale. Les États-Unis exerceront-ils leur leadership par le partenariat et le bénéfice mutuel, ou par la menace et la coercition ? Washington respecte-t-il l’autodétermination (un principe que nous prétendons défendre) ou seulement lorsque cela nous arrange ?

Cette obsession de l’annexion réduit tout à une simple course aux ressources. Elle occulte totalement la reconnaissance du Groenland comme terre natale d’un peuple avec ses propres rêves, droits et espoirs pour l’avenir.

Le président Trump a promis de mettre fin aux guerres sans fin et de s’attaquer à l’establishment de la politique étrangère. Mais ces menaces concernant le Groenland témoignent de la même vieille mentalité selon laquelle la force prime le droit et que l’indépendance des autres pays ne compte que lorsqu’elle sert nos intérêts supposés. Les véritables intérêts de l’Amérique ne résident pas dans la renaissance de l’impérialisme, mais dans la démonstration que le partenariat et les avantages mutuels constituent une voie préférable à l’unilatéralisme agressif.

Pavel Devyatkin

*Pavel Devyatkin est chercheur associé non résident au Quincy Institute et chercheur principal associé à l’Arctic Institute.

Responsible Statecraft

Traduit par Brahim Madaci

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