AfriqueAlgérieFranceMondeMonde ArabeUne

Quand l’Algérie dépollue seule les cicatrices nucléaires du Sahara

L’Algérie engage, plus de soixante ans après les explosions de Reggane et d’In Ekker, une nouvelle phase de dépollution de ses anciens sites d’essais nucléaires. Cette fois, ce sont des équipes et des expertises algériennes qui sont au cœur du dispositif, dans un contexte de revendications mémorielles persistantes et de tensions feutrées avec Paris. Au pied des massifs rocheux du Sud, là où les noms de Reggane ou d’In Ekker évoquent encore des « soleils artificiels » et des nuages de poussières brûlantes, des techniciens en combinaison blanche installent des périmètres de sécurité, prélèvent des échantillons, balisent des couloirs d’accès. Longtemps, ces paysages ont été considérés comme perdus, condamnés à porter sans soin l’empreinte invisible des essais nucléaires français. Aujourd’hui, l’État algérien affirme sa volonté de reprendre la main sur ces territoires meurtris, d’y mesurer la radioactivité résiduelle, d’identifier les zones les plus contaminées et de commencer un travail patient d’assainissement.

Entre 1960 et le milieu des années 1960, la France a mené ses campagnes d’essais nucléaires dans le Sahara algérien, d’abord à Reggane, avec des explosions atmosphériques, puis à In Ekker, par des tirs souterrains censés être mieux « confinés ». L’accident d’un tir souterrain, avec fissure de la montagne et fuite d’un nuage radioactif, a durablement marqué les mémoires. Au‑delà du spectacle terrifiant des explosions, c’est la gestion de l’après qui a laissé les traces les plus tenaces : matériaux contaminés enfouis à la hâte, ferrailles radioactives abandonnées, sols jamais réellement réhabilités. Après l’indépendance, le dossier des essais nucléaires est resté longtemps cantonné au champ diplomatique et mémoriel, entre demandes algériennes de reconnaissance et réticences françaises à ouvrir toutes les archives, à chiffrer les impacts ou à engager des programmes d’assainissement à grande échelle. La question sanitaire, elle, a surtout été portée par des associations, des témoins et quelques chercheurs, dans un relatif silence institutionnel, ce qui rend aujourd’hui l’entreprise de dépollution à la fois nécessaire, délicate et politiquement chargée.

L’entame des opérations de nettoyage par des équipes algériennes marque un tournant symbolique et stratégique. Sur le plan technique, des ingénieurs, médecins, géologues et spécialistes de la radioprotection travaillent à cartographier la contamination, à définir des protocoles de prélèvement et à élaborer des solutions de confinement des déchets : extraction de sols fortement irradiés, conditionnement dans des conteneurs adaptés, éventuelle création de sites de stockage sécurisés. La démarche est progressive, parfois expérimentale, mais elle traduit une montée en compétence nationale et une volonté assumée de ne plus dépendre exclusivement d’expertises extérieures. Sur le plan politique, le message est tout aussi clair : l’Algérie ne renonce pas à ses exigences historiques vis‑à‑vis de la puissance qui a procédé aux essais, mais elle choisit de ne plus attendre pour protéger ses populations et ses territoires. Cette prise en charge nationale permet de s’affranchir, en partie, des lenteurs de la négociation bilatérale, tout en renforçant l’argumentaire : si Alger est capable d’évaluer et de traiter la pollution, elle est aussi capable de documenter précisément les dommages et d’en demander réparation.

Le Sahara algérien garde les stigmates silencieux mais durables de la course à l’arme atomique. Entre 1960 et 1966, la France a mené 17 essais nucléaires dans le sud du pays, laissant derrière elle un passif environnemental et sanitaire qui mobilise aujourd’hui scientifiques et autorités.

La dépollution des sites nucléaires sahariens ne peut pas, par nature, être rapide. La radioactivité résiduelle, la dispersion des déchets, l’étendue du territoire concerné, la difficulté à retrouver certaines zones d’enfouissement, tout concourt à faire de ce chantier une entreprise de longue haleine. Les premières opérations sont forcément ciblées : un site prioritaire, une zone particulièrement contaminée, un geste inaugural qui tient autant de la démonstration de capacité que du traitement de fond. Cette lenteur est aussi le produit d’un héritage d’opacité : archives incomplètes, cartes approximatives, témoignages dispersés. Les autorités se heurtent à la fois aux limites de leurs moyens actuels et aux zones d’ombre laissées par la période coloniale. Dans ce contexte, chaque campagne de mesures, chaque lot de déchets extraits, chaque périmètre sécurisé prend une dimension politique, celle d’un État qui affirme sa souveraineté sur son sous‑sol, ses mémoires et la santé de ses citoyens, tout en rappelant au monde que le dossier nucléaire saharien demeure ouvert.

Une explosion dans le massif du Hoggar en mars 1963, soit Émeraude (le 18 mars) soit Améthyste (le 30 mars). ©Photographe inconnuECAECPADDéfenseF63-115 RC19

 

La mise en mouvement des équipes algériennes sur les anciens sites d’essais nucléaires ne suffira pas à elle seule à tourner la page. Dépolluer un sol, sécuriser une zone, c’est répondre à l’urgence sanitaire, prévenir de nouveaux risques, rendre à un territoire une partie de sa dignité. Mais le « nettoyage » complet est impossible : certaines traces resteront inscrites dans la roche et dans les corps pour des générations. C’est là que la portée de ce processus dépasse la seule technique : il ouvre un espace de parole pour les habitants du Sud, oblige l’État à se confronter à des décennies de silence, redonne aux chercheurs, aux médecins et aux historiens une matière concrète pour documenter les impacts et raconter ce que fut, dans le Sahara, l’ère nucléaire coloniale. En entamant, avec ses propres moyens, la dépollution de ces sites, l’Algérie affiche une ambition : ne plus se contenter de dénoncer l’injustice, mais la traiter, au moins en partie, sur son propre sol. Le geste est encore limité, les moyens sont contraints, les résultats seront graduels, mais il redessine le paysage : le désert n’est plus seulement le théâtre d’une catastrophe passée, il devient le lieu d’un travail patient de reprise en main, où se rejouent souveraineté, mémoire et quête de justice.

Par Brahim Madaci

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page