Iran : L’homme qui voulait être roi
Ali Shamkhani et la transition sécuritaire en Iran
HAMIDREZA AZIZI
Dans les débats sur la politique intérieure iranienne, certains observateurs évoquent, avec un mélange d’humour et de sérieux, une « loi de conservation des élites » : au sein de ce système isolé, les nouvelles élites politiques accèdent rarement au sommet, et les figures établies ne disparaissent pas complètement ; elles sont plutôt mutées d’un poste à un autre. Ce principe n’a pas toujours été vérifié, notamment pour certains segments de la faction « réformiste » écartés du système ces vingt dernières années. Néanmoins, une figure au moins incarne parfaitement cette dynamique : Ali Shamkhani.
Début février, l’annonce est tombée : l’ancien haut commandant des Gardiens de la révolution – qui a été ministre de la Défense et secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale (CSSN) – a été nommé secrétaire du nouveau Conseil de défense. Cet organe a été créé après la guerre de douze jours contre Israël afin de formuler et de coordonner la politique militaro-défense. Bien que sa composition fût publique, aucune information n’avait été divulguée concernant son secrétaire. Il est apparu par la suite que la nomination de Shamkhani, révélée initialement par Nour News, un média proche de Shamkhani, remontait à au moins un mois et n’était pas destinée à être rendue publique.
La révélation de cette information et son timing – juste avant une nouvelle série de pourparlers diplomatiques entre l’Iran et les États-Unis et dans un contexte d’inquiétudes croissantes quant à une reprise des hostilités – ont conféré à cet événement une importance politique particulière. Cette importance a été renforcée par le retour sur la scène publique de Shamkhani depuis fin 2025, période durant laquelle il s’est exprimé sur des questions militaires et diplomatiques. Fin décembre, il a laissé entendre qu’une composante préventive pourrait être introduite dans la stratégie militaire iranienne, avertissant que Téhéran considérerait tout signe crédible de menace comme faisant partie intégrante de la menace et agirait en conséquence. Cette position a été réaffirmée quelques jours plus tard dans une déclaration officielle du Conseil de défense.
Dans le même temps, Shamkhani est intervenu dans les débats sur les négociations, définissant les paramètres d’un accord souhaitable : les pourparlers, a-t-il affirmé, devaient se limiter strictement au dossier nucléaire, et même sur ce point, l’Iran n’accepterait aucun transfert d’uranium hautement enrichi à l’étranger. Apparaissant en uniforme militaire pour la première fois depuis des années, il a également souligné que l’Iran était prêt à la guerre en cas d’échec de la diplomatie. Cette série d’événements est donc difficilement interprétable comme une simple coïncidence, ce qui soulève la question des objectifs de Shamkhani à travers ses récentes manœuvres politiques et médiatiques.
Que représente Shamkhani ?
Le positionnement récent de Shamkhani s’explique au mieux par le contexte institutionnel qu’il occupe désormais. Le Conseil de défense, bien qu’organe relativement récent et pouvant paraître improvisé au premier abord, est loin d’être symbolique. Sa création a fait suite aux lourdes pertes infligées par Israël à la structure de commandement et à l’infrastructure militaire iraniennes lors de la guerre de juin 2025 et reflétait une prise de conscience croissante au sein des dirigeants de la République islamique : la survie sous une pression militaire soutenue exige une coordination plus étroite et systématique. En substance, le Conseil est conçu comme une plateforme reliant les considérations militaires opérationnelles aux décisions politiques de haut niveau. En rendant publique sa fonction à sa tête, Shamkhani semble vouloir souligner son rôle de médiateur entre ces deux sphères, à un moment où le risque de guerre s’accroît à nouveau.
Ce qui rend ce rôle particulièrement important, c’est que cette fonction de liaison était traditionnellement associée au secrétaire du Conseil supérieur de la sécurité nationale (CSSN) – poste que Shamkhani a lui-même occupé de 2013 à 2023 et qui est désormais occupé par une autre figure emblématique de l’élite, Ali Larijani. Historiquement, le Conseil de défense – alors connu sous le nom de Conseil suprême de défense – a fonctionné pendant la guerre Iran-Irak, avant d’être dissous. Son rétablissement à l’été 2025 l’a initialement placé institutionnellement sous l’autorité du CSSN, et non en parallèle. À l’époque, on disait que ses membres comprenaient les chefs des trois branches du gouvernement, le secrétaire du SNSC, de hauts commandants de l’Artesh et du CGRI, le ministre du renseignement et le commandant du quartier général central Khatam al-Anbia du CGRI, avec Shamkhani et un autre ancien secrétaire du SNSC, Ali Akbar Ahmadian, participant en tant que représentants du Guide suprême.
Selon certaines sources iraniennes, le statut du Conseil a toutefois rapidement été modifié. À l’insistance du président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, et avec l’approbation de l’ayatollah Khamenei, il a été rendu indépendant du Conseil de sécurité nationale (CSNS), et Shamkhani a été nommé secrétaire. Pour des raisons de procédure, et afin d’éviter de révéler des dissensions internes, cette modification institutionnelle n’a pas été rendue publique. La récente présence médiatique de Shamkhani laisse penser qu’il pourrait avoir d’autres projets.
Le rôle de Ghalibaf – lui-même ancien commandant des Gardiens de la révolution devenu homme politique – est ici particulièrement significatif. Le partenariat entre les deux hommes est de longue date. Depuis l’époque où Shamkhani était à la tête du CSNS, leur coopération pour limiter et marginaliser leurs rivaux communs a été manifeste. La loi parlementaire de 2020, dite « Loi d’action stratégique pour la levée des sanctions et la protection des droits de la nation iranienne », qui a restreint la marge de manœuvre de Hassan Rouhani lors des négociations concernant la relance de l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA), est le fruit d’une coordination entre Shamkhani et Ghalibaf. Bien que présentée comme une mesure de sauvegarde de la souveraineté, la loi a en réalité restreint la marge de manœuvre diplomatique et anéanti les possibilités pour Rouhani et le camp modéré/réformateur d’obtenir une réhabilitation politique – un objectif que l’on peut considérer comme atteint par les deux hommes.
Une convergence similaire se manifeste aujourd’hui dans leur soutien au renforcement du poids institutionnel du Conseil de défense. Le soutien parlementaire à ce renforcement revêt une importance particulière, notamment dans un contexte de tensions extérieures croissantes et d’incertitudes quant à l’avenir politique de l’Iran après Khamenei. Face à une agitation intérieure sans précédent, à une pression extérieure grandissante, au risque de guerre et à une concurrence accrue entre les élites dans un futur ordre post-Khamenei, la question de l’avenir de la République islamique est plus urgente que jamais. Dans ce contexte, le contrôle parallèle exercé par ces alliés de longue date – l’un sur le pouvoir législatif, l’autre sur un organe central de décision militaire – suggère une forme de collusion visant à étendre et à consolider leur pouvoir. Dans le même ordre d’idées, il semble plausible qu’aucun des deux ne porte un regard plus favorable sur d’autres acteurs politiques influents, tels que Larijani et le président Massoud Pezeshkian, qu’ils n’en portaient autrefois sur Rouhani. Ceci peut expliquer pourquoi Shamkhani s’immisce à nouveau dans la diplomatie nucléaire, bien que ce dossier relève formellement du mandat institutionnel du Conseil de sécurité nationale.
Controverses, redressement et utilité stratégique
Lorsqu’on évalue le rôle actuel de Shamkhani et ses ambitions futures, il est impossible d’ignorer une série de controverses politiques dans lesquelles il a été impliqué au cours de la seule année écoulée. Dans des circonstances normales et au sein d’un système politique normal, de telles controverses auraient probablement entraîné une marginalisation durable. La République islamique, cependant, fonctionne selon ses propres dynamiques internes.
En juillet 2025, le Trésor américain a annoncé d’importantes sanctions visant un réseau de transport maritime et pétrolier contrôlé par le fils de Shamkhani, Mohammad Hossein (alias Hector). Le réseau a été décrit comme tirant profit du contournement des sanctions et des exportations illicites de pétrole, cette désignation faisant explicitement référence aux sanctions infligées à Ali Shamkhani en 2020. Cet épisode a une fois de plus mis en lumière une contradiction structurelle au sein de la République islamique : des segments de l’élite politique, prônant une ligne diplomatique intransigeante, ont simultanément bénéficié du régime de sanctions qu’ils condamnent publiquement, cultivant des réseaux de corruption ancrés dans le commerce fondé sur ces sanctions.
Quelques mois plus tard, en octobre 2025, des images d’un mariage fastueux lié à la famille de Shamkhani ont fuité et circulé massivement en ligne. Ces images ont été interprétées comme emblématiques des privilèges de l’élite à une époque de graves difficultés économiques pour les citoyens ordinaires et, plus largement, comme la preuve du détachement perçu des dirigeants vis-à-vis de l’austérité idéologique prônée par la République islamique.
La controverse la plus importante a sans doute concerné les circonstances des blessures que Shamkhani aurait subies lors des frappes israéliennes au début de la guerre des Douze Jours, en juin. Les premiers rapports affirmaient qu’il avait été grièvement blessé, notamment par amputation. Pourtant, son apparition ultérieure à la télévision d’État ne révélait aucun signe visible de blessure grave. Seul haut responsable présenté comme ayant survécu aux frappes ciblées israéliennes de la nuit du 13 juin, son cas a déclenché une vague de spéculations en ligne, allant de l’affirmation qu’il avait eu connaissance des attaques à l’hypothèse de mesures de protection secrètes.
Malgré ces épisodes, Shamkhani n’a pas quitté le cercle restreint du régime. Il est resté proche du bureau du Guide suprême, a continué d’apparaître dans des instances politiques de haut niveau et a désormais fait son retour, bénéficiant d’un ancrage institutionnel formel au sein d’une structure de gouvernance de crise. Cette situation laisse penser que son réseau intra-régime est peut-être trop profondément enraciné pour lui permettre de subir un préjudice politique significatif. Parallèlement, du point de vue de l’ayatollah Khamenei, Shamkhani semble conserver une utilité fonctionnelle au sein des plus hautes sphères décisionnelles du système. Cette utilité dépasse le cadre des institutions nationales pour s’étendre à la politique étrangère. Shamkhani, lui-même Arabe originaire du Khuzestan, a joué un rôle déterminant dans le rapprochement irano-saoudien de 2023, démontrant ainsi sa capacité à intervenir comme interlocuteur en matière de sécurité sur les dossiers diplomatiques régionaux sensibles. Son engagement dans la diplomatie irano-saoudienne remonte cependant à plus de vingt ans. En 2004, il a reçu la plus haute distinction d’Arabie saoudite, l’Ordre d’Abdulaziz Al Saoud, des mains du roi Fahd, en reconnaissance de ses efforts pour le développement des relations bilatérales. Rares sont les hommes politiques de la République islamique à posséder un capital politique personnel comparable – et non seulement institutionnel – dans le monde arabe.
Cette influence ne se limite d’ailleurs pas au Moyen-Orient. Les réseaux liés à son vaste entourage politique et familial ont recoupé les circuits commerciaux et logistiques liés à la Russie, opérant dans des secteurs soumis aux sanctions. Dès 2024, un rapport de Bloomberg indiquait qu’une société basée à Dubaï et liée à Hector Shamkhani était impliquée dans le transfert de missiles, de composants de drones et de biens à double usage à travers la mer Caspienne vers la Russie, les paiements étant facilités par des accords de troc pétrolier avec la Russie. Ces liens suggèrent que Shamkhani dispose probablement de réseaux de soutien en Russie et jouit d’une influence dans certains cercles politiques et commerciaux du pays.
Pris dans leur ensemble, ces épisodes révèlent un acteur politique qui a maîtrisé l’art de la survie adaptative. Malgré les rivalités internes et les controverses récurrentes, Shamkhani a conservé son accès aux plateformes de sécurité intérieure tout en cultivant, ou du moins en maintenant, des vecteurs diplomatiques et commerciaux extérieurs. Cette double capacité de résilience face à l’adversité, associée à une utilité stratégique continue, crée les conditions structurelles dans lesquelles une centralité renouvelée devient non seulement possible, mais fonctionnelle pour le système qu’il sert.
La stratégie à long terme de Shamkhani
Le schéma cumulatif décrit ici a des implications qui dépassent la simple restauration du rôle systémique d’un individu dans la lutte pour la survie de la République islamique face à une pression croissante. Ces trajectoires – et notamment l’annonce du retour de Shamkhani à la tête des décisions militaro-sécuritaires – suggèrent plutôt une préparation à une influence structurelle dans un monde post-Khamenei, où les institutions et personnalités sécuritaires du régime pourraient tenter d’orchestrer une transition contrôlée vers un ordre sécuritaire plus ouvertement autoritaire.
Comme indiqué précédemment, le facteur le plus déterminant à l’heure actuelle est le facteur temps. Dans cette perspective, presque toutes les décisions stratégiques – ou les non-décisions délibérées – au sein de la République islamique, de la restructuration institutionnelle à la répression des manifestants en passant par les négociations avec les États-Unis, doivent être interprétées à travers le prisme des luttes intestines pour façonner l’ordre post-Khamenei. Dans un tel contexte, la présidence du Conseil de défense par Shamkhani, conjuguée à son alliance avec Ghalibaf, à ses vastes réseaux financiers, politiques et sécuritaires nationaux et à ses relations de travail avec des acteurs étrangers, le place en position favorable pour contribuer à la gestion de la transition politique de manière à préserver les intérêts des élites établies et à assurer la continuité du régime.
De ce point de vue, Shamkhani n’est pas un simple acteur isolé, mais un représentant d’un courant de pensée plus large au sein du cercle restreint de la sécurité de la République islamique, que certains observateurs iraniens qualifient de tendance « bonapartiste » émergente. Ce concept évoque l’ascension possible d’une figure militaire qui, forte d’un soutien institutionnel coercitif, pourrait accéder au pouvoir politique après Khamenei et orienter le système vers une configuration moins ouvertement idéologique, mais tout aussi, voire plus, autoritaire. Dans ce cas précis, un parallèle plus pertinent se trouve peut-être dans la trajectoire de la Russie post-soviétique, où les anciennes élites sécuritaires communistes se sont reconstituées en acteurs du pouvoir nationaliste et ont institutionnalisé l’autorité au sein d’un État autoritaire restructuré.
Il est concevable que les liens étroits de Shamkhani – et, par extension, de Ghalibaf – avec la Russie leur aient permis de tirer des enseignements institutionnels de cette expérience, influençant potentiellement leur vision stratégique – bien que les preuves disponibles soient encore insuffisantes pour l’affirmer avec certitude. Un coup d’État classique mené par les Gardiens de la révolution islamique – ou plus largement par les forces armées de la République islamique – demeure improbable pour diverses raisons personnelles, institutionnelles et idéologiques. Une transformation du régime centrée sur des figures militaro-politiques hybrides est en revanche bien plus plausible. Si elle se concrétisait, cette transformation s’opérerait vraisemblablement par une reconfiguration institutionnelle axée sur la sécurité plutôt que par une prise de pouvoir directe : l’élargissement des conseils existants, la redistribution du pouvoir exécutif et la consolidation des plateformes de gestion de crise. Dans ce contexte, la question cruciale n’est pas de savoir qui s’empare de l’État de l’extérieur, mais qui réorganise l’autorité de l’intérieur. La prise de position récente de Shamkhani suggère une volonté d’occuper précisément cet espace d’organisation. Que ce soit en tant que coordinateur d’une structure de transition axée sur la sécurité, garant d’un successeur ou médiateur central en période de risque accru de conflit, il semble cultiver une position indispensable face à de multiples scénarios d’urgence.
D’importantes incertitudes subsistent néanmoins. Les pressions internes et externes convergentes qui s’exercent sur la République islamique laissent-elles suffisamment de temps pour qu’un tel projet – s’il existe bel et bien – puisse se déployer ? Des personnalités comme Shamkhani auraient-elles déjà établi des canaux discrets, en dehors des partenaires traditionnels tels que l’Arabie saoudite et la Russie, afin d’obtenir l’acquiescement tacite des États-Unis à une transition endogène maîtrisée ? Et dans le contexte géopolitique plus large, quel rôle pourraient jouer Israël et d’autres acteurs régionaux comme la Turquie ?
Pour l’instant, ces questions restent sans réponse et seul l’avenir apportera des réponses.
HAMIDREZA AZIZI
Iran Analytica
https://www.irananalytica.org/p/the-man-who-would-be-king





