Le Qatar étudie différentes options face au retour de la guerre régionale sur son territoire (revue de presse)
Au cours de l’année écoulée, la vulnérabilité de l’architecture sécuritaire du Qatar a été mise en évidence. Le contexte régional instable a transformé cette nation péninsulaire en un État de facto en première ligne dans la confrontation israélo-américaine contre l’Iran.
Simon Coppieters – Amwaj
Le Qatar a été ciblé à trois reprises. En juin dernier, après le bombardement par les États-Unis d’installations nucléaires iraniennes dans le cadre du conflit israélo-iranien, Téhéran a riposté en tirant des missiles sur la base aérienne d’Al-Udeid, où se trouve le quartier général avancé du Commandement central américain (CENTCOM). En septembre 2025, Israël a bombardé Doha dans le but d’éliminer des négociateurs du Hamas. Le troisième épisode fait suite à la guerre israélo-américaine en cours contre l’Iran, la République islamique ayant riposté en attaquant plusieurs pays, dont le Qatar.
Pris ensemble, ces incidents illustrent comment le Qatar, malgré sa stratégie équilibrée de maintien de canaux de communication ouverts avec toutes les parties, s’est retrouvé entraîné dans le conflit régional depuis le 7 octobre 2023.
La présence militaire américaine : un atout ou un fléau ?
Le principal facteur expliquant les agressions répétées de l’Iran contre le Qatar réside dans l’accueil par Doha du quartier général avancé du CENTCOM. Historiquement, le Qatar a considéré la présence des forces américaines comme un pilier de sa stratégie de sécurité nationale et de dissuasion. Cependant, les événements récents montrent que ce qui sous-tendait autrefois la posture de dissuasion du Qatar en a également fait une cible, aboutissant à ce que l’on pourrait qualifier d’« échec de la dissuasion ». En effet, l’accueil des forces américaines a été à deux reprises la principale raison pour laquelle le pays s’est retrouvé directement sous le feu ennemi.
Malgré ces développements, une rupture avec Washington demeure inconcevable, même si le Qatar est de plus en plus conscient des limites de son partenariat de défense avec les États-Unis. Doha est également consciente des dangers que représente pour sa sécurité la nouvelle politique menée par Washington, en phase avec les ambitions régionales d’Israël. Cependant, aucun autre acteur ne dispose des capacités ni de la volonté politique d’assumer un rôle comparable en matière de sécurité. De ce fait, le parapluie sécuritaire américain restera vraisemblablement un pilier de l’architecture de sécurité du Qatar dans un avenir prévisible.
Parallèlement, une réévaluation de l’architecture de sécurité du pays semble se dessiner progressivement au sein des instances dirigeantes, militaires et sécuritaires qataries. Si le Qatar a décidé de renforcer davantage le rôle des États-Unis dans sa stratégie de défense suite aux attaques iraniennes et israéliennes de l’année dernière, Doha manifeste à présent son intention d’ajuster son architecture de sécurité. Dans cette optique, le Qatar privilégiera le renforcement de ses partenariats avec les pays avec lesquels il entretient déjà des liens étroits en matière de défense, notamment la Turquie et le Royaume-Uni. La possibilité d’explorer une coopération sécuritaire plus poussée avec d’autres pays européens membres de l’OTAN, tels que la France ou l’Italie, pourrait également être étudiée. Une telle évolution ne remplacerait pas le rôle des États-Unis, mais pourrait contribuer à restaurer une certaine crédibilité en matière de dissuasion grâce à une coopération sécuritaire élargie, tout en soutenant les efforts déployés par le Qatar pour développer sa production nationale de défense.
L’attention portée aux pays mentionnés est liée à la marge de manœuvre limitée de Doha en matière de diversification des acquisitions. La forte dépendance du Qatar aux systèmes d’armement américains restreint sa flexibilité stratégique. Un virage vers les systèmes chinois ou russes ne serait ni viable sur le plan opérationnel ni judicieux sur le plan politique, compte tenu des préoccupations liées à l’interopérabilité au sein de l’OTAN et des partenariats de sécurité avec les États occidentaux. Par conséquent, le renforcement de la coopération industrielle et opérationnelle de défense existante avec les membres de l’OTAN apparaît comme la voie la plus réaliste.
Parmi ces partenaires, le Royaume-Uni apporte actuellement la contribution la plus concrète à la défense du Qatar grâce à l’escadron conjoint britanno-qatari de Typhoon déployé dans cet État du Golfe. Le déploiement opérationnel continu de cette unité, intégrée à l’architecture de défense aérienne multicouche du Qatar face aux attaques iraniennes, illustre le potentiel d’une coopération sécuritaire plus étroite et interopérable avec le Royaume-Uni, mais aussi avec d’autres partenaires européens et de l’OTAN. Si la Turquie joue un rôle important dans le soutien aux ambitions du Qatar en matière de développement d’une industrie de défense nationale, sa présence militaire au Qatar ne semble pas, à l’heure actuelle, contribuer concrètement aux opérations de défense du territoire qatari.
L’implication du Qatar dans le conflit régional
Bien que le Qatar cherche à éviter toute participation à l’escalade des tensions entre l’Iran, Israël et les États-Unis, il existe une faible probabilité qu’il se range du côté de Washington dans un but purement défensif. Il demeure très improbable que Doha entreprenne des opérations militaires offensives contre l’Iran. La frappe iranienne destructrice contre le terminal gazier de Ras Laffan et la riposte mesurée du Qatar – notamment l’expulsion de plusieurs diplomates iraniens – confirment la préférence des dirigeants qataris pour l’endiguement plutôt que pour la riposte.
À cet égard, on peut supposer que l’objectif principal des dirigeants qataris demeure la désescalade, ou du moins le fait de se désengager de la confrontation régionale. Doha tient à éviter d’être davantage entraîné dans le conflit, car toute attaque contre l’Iran entraînerait vraisemblablement des représailles iraniennes encore plus fermes. Cet État arabe du Golfe est tout aussi réticent à contribuer à la campagne régionale d’Israël et à la volonté manifeste de Tel-Aviv d’établir une hégémonie régionale, ou à être perçu comme un facilitateur. Néanmoins, le Qatar se retrouve exposé aux répercussions d’un conflit auquel il ne souhaite pas participer, un conflit qui a mis en lumière une faiblesse intrinsèque de sa sécurité nationale.
L’expérience du Qatar au cours de l’année écoulée illustre un dilemme stratégique plus vaste. Alors que la présence militaire américaine se révèle actuellement un handicap, les dispositifs de sécurité censés renforcer la dissuasion de Doha ont paradoxalement exposé le pays aux attaques. Une question cruciale se pose alors : dans quelle mesure le Qatar réévaluera-t-il son architecture de sécurité nationale après la fin du conflit israélo-iranien ? À l’heure actuelle, il est difficile de déterminer si une telle réévaluation se traduira par une transformation structurelle ou par de simples ajustements tactiques au sein du cadre existant. Trop d’incertitudes persistent, notamment parce que le conflit lui-même – et le rôle du Qatar qui y est associé – est encore en pleine évolution.
Si l’on en juge par les événements survenus depuis juin 2025, le Qatar devra non seulement préserver sa stratégie d’équilibre diplomatique, mais aussi adapter son architecture de sécurité à un environnement régional en mutation. Cette nécessité est d’autant plus pressante que le rôle de facilitateur et de médiateur régional ne garantit pas l’absence de conflit. Par ailleurs, il est incertain que la guerre régionale naissante donne l’impulsion nécessaire à une coopération sécuritaire plus intégrée entre les pays du Golfe. Ce qui est clair, en revanche, c’est qu’un retour au statu quo d’avant-guerre n’est plus envisageable.
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INFO DE DERNIÈRE MINUTE : Le Qatar vient de signer un accord de coproduction de défense de 10 ans avec l’Ukraine.
Il ne s’agit pas d’un partenariat consultatif, ni d’un échange de formation. L’accord prévoit la création d’installations de coproduction, des projets conjoints dans le secteur de la défense et des partenariats technologiques entre entreprises. Signé par les chefs d’état-major des deux pays le 28 mars, selon le compte vérifié de Zelensky et l’agence de presse qatarie.
Le Qatar partage avec l’Iran le plus grand gisement de gaz naturel au monde. Le gisement Nord/South Pars contient 1 800 billions de pieds cubes de gaz, selon l’AIE. Les deux tiers se trouvent dans les eaux qataries. Il y a dix jours, l’Iran a bombardé la ville industrielle de Ras Laffan, l’installation qui traite tout le gaz provenant de la partie qatarie de leur gisement commun, selon CNN et QatarEnergy. Dix-sept pour cent de la capacité de production de GNL du Qatar est hors service pour une durée de trois à cinq ans. Quatorze pour cent des exportations d’hélium sont réduites. Un cas de force majeure a été déclaré.
L’Iran a bombardé l’autre moitié de son propre gisement de gaz partagé. Le Qatar construit désormais des usines d’armement avec le pays qui a réussi à neutraliser le drone utilisé par l’Iran.
Le drone en question est le Shahed-136. Conçu par l’Iran, il a été industrialisé par la Russie, qui l’a utilisé pendant quatre ans pour bombarder des villes ukrainiennes. L’Ukraine a développé l’intercepteur Sting, d’une valeur de 2 100 dollars, capable de le neutraliser avec un taux de réussite de 70 %. Zelensky a déclaré au journal The National pouvoir livrer 1 000 intercepteurs par jour. Cet accord de dix ans garantit que le Qatar ne se contentera pas d’acheter ces armes, mais les fabriquera sur son territoire grâce à la technologie ukrainienne.
C’est la première fois dans l’histoire de ce conflit qu’un État du Golfe s’engage à construire une chaîne de production, et non pas seulement à acheter le produit. L’Arabie saoudite a signé un accord de coopération en matière de défense le 27 mars, et les Émirats arabes unis ont accepté une coopération en matière de sécurité le 28 mars. Mais le Qatar est allé plus loin. La coproduction implique la construction d’usines, et ces usines garantissent la souveraineté sur l’approvisionnement. Le Qatar ne dépendra plus de personne pour l’arme qui protège le gisement de gaz fournissant 30 % de l’hélium mondial.
Zelensky a rencontré le cheikh Tamim ben Hamad et le Premier ministre, le cheikh Mohammed ben Abdelrahmane. Il les a informés des attaques russes en cours et de sa coopération avec le régime iranien. Il leur a affirmé que la défense aérienne demeurait la priorité absolue de l’Ukraine. Puis, il a formulé la même demande qu’à tous les dirigeants du Golfe cette semaine : des missiles Patriot, dont le Golfe dispose et dont l’Ukraine a un besoin urgent pour contrer les missiles russes utilisant les mêmes composants de guidage, issus de la même chaîne de production chinoise de terres rares.
Cet échange est désormais visible entre trois pays en 48 heures. L’Ukraine fournit des intercepteurs à bas prix et son expertise. Les États du Golfe fournissent des missiles coûteux et des investissements. L’Ukraine obtient ce dont elle a besoin pour la Russie. Le Golfe obtient ce dont il a besoin pour l’Iran. Et le drone qui relie les deux guerres, le Shahed conçu par l’Iran et modernisé par la Russie, devient le mécanisme par lequel deux conflits distincts fusionnent en une seule économie des armes.
Trump a qualifié Zelensky de « meilleur vendeur du monde ». En 48 heures, Zelensky a signé trois accords de défense dans trois capitales du Golfe, conclu un partenariat industriel de dix ans, déployé plus de 200 spécialistes et positionné l’Ukraine comme fournisseur exclusif de la seule capacité que le système Patriot américain, d’une valeur de 3,9 millions de dollars, ne peut reproduire : une interception de drones bon marché, à grande échelle et éprouvée au combat, à 2 100 dollars l’unité.
Le pays dont les États-Unis disaient ne pas avoir besoin vient de s’assurer dix ans de contrats de défense dans le Golfe, tandis que les États-Unis puisent dans les caisses de la Suisse pour combler leur propre déficit d’intercepteurs.
Simon Coppieters
AMWAJ
https://amwaj.media/en/article/qatar-probes-options-as-regional-war-returns-to-its-soil





