l’Inde et Ormuz

Le ministre indien des Affaires étrangères, S. Jaishankar, et le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, œuvrent sans relâche pour remettre les relations américano-indiennes sur les rails. Leur conversation de vendredi, en marge du sommet du G7 à l’abbaye des Vaux-de-Cernay, ancien monastère cistercien du nord de la France niché au cœur d’une nature préservée, et consacrée à la fermeture du détroit d’Ormuz, semble avoir redonné du poids à la dimension stratégique de cette relation.
PAR M. K. BHADRAKUMAR
Les États-Unis transforment la crise du détroit d’Ormuz, priorité absolue du président Donald Trump aujourd’hui, en une opportunité de collaborer avec New Delhi et de renforcer la synergie dans les relations américano-indiennes. De son côté, Delhi espère sans doute tirer profit de son soutien à Trump, dos au mur et peinant à mettre fin à un conflit dont il reconnaît, un peu tard, l’absence d’issue. La semaine dernière, Donald Trump et le secrétaire d’État Marco Rubio se sont entretenus avec leurs homologues indiens. Leurs discussions ont porté sur la situation au Moyen-Orient, où l’administration Trump souhaite mettre fin au conflit, ce qui n’est possible que si l’Iran garantit la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz.
La réunion du G7 d’hier a examiné la possibilité que Téhéran instaure un nouveau régime pour le détroit, avec un système de péage, et impose une redevance aux navires empruntant cette voie navigable. M. Rubio a qualifié une telle mesure d’« inacceptable ». Par ailleurs, l’Iran bénéficie d’un avantage géographique considérable dans le détroit d’Ormuz, et il serait risqué pour les Américains d’affirmer militairement leur présence et de prendre le contrôle des voies maritimes dans cette partie du golfe Persique, située dans les eaux territoriales iraniennes – sans parler d’établir leur domination sur le détroit sans un soutien logistique solide des États de la région. L’Iran le sait, les États-Unis le savent.
Vendredi, M. Rubio a déclaré aux journalistes que le G7 travaillait sur un « plan » pour « affronter » l’Iran. Il a employé des termes particulièrement durs à l’égard de ce pays. Rubio a déclaré aux médias : « Les États-Unis sont prêts à participer à ce plan. Nous n’avons pas à le piloter, mais nous sommes heureux d’y prendre part. Cependant… non seulement les pays du G7, mais aussi les pays d’Asie et du monde entier ont beaucoup à perdre et devraient contribuer largement à cet effort pour garantir que ni le détroit d’Ormuz, ni, franchement, aucune voie navigable internationale ne soit jamais contrôlé ou soumis à un péage par un État. »
Il s’agissait d’une allusion directe à l’Inde, qui a récemment adopté une position ferme concernant la fermeture du détroit, notamment au niveau du Premier ministre Narendra Modi lors de son entretien téléphonique avec Trump la semaine dernière.
Rubio a estimé : « Je suis heureux qu’il semble y avoir eu un consensus lors de cette réunion du G7 sur la nécessité d’être prêts à agir. » Il a proposé que les pays « les plus touchés par cette [fermeture du détroit] soient prêts à agir, et nous les aiderons… Ce message a été bien accueilli. Je pense qu’ils se sont tous engagés… à comprendre la nécessité potentielle d’une telle action et le besoin de participer à une telle initiative. »
Rubio compte sur Jaishankar, qui était assis juste à sa droite lors de la table ronde du G7 vendredi. Si tel est le cas, cela pourrait susciter des inquiétudes dans son pays, où l’on craindrait que l’Inde ne soit entraînée dans la guerre. En l’état actuel des choses, les Indiens sont contrariés que Trump ait choisi leur rival de toujours, le Pakistan, pour jouer le rôle crucial de médiateur lors des prochaines discussions de haut niveau entre les responsables américains et iraniens à Islamabad, tout en confiant aux Indiens la tâche moins prestigieuse mais plus ardue dans le détroit d’Ormuz. Mais Rubio a ensuite précisé que le plan envisagé n’était qu’une « nécessité post-conflit ».
Les Iraniens, qui ont pleinement profité du potentiel géopolitique du détroit d’Ormuz, ne seront pas disposés à renoncer à leur souveraineté sur cette voie maritime. De même, il est clair que la fermeture du détroit d’Ormuz ne concerne pas seulement le flux pétrolier, mais aussi le recyclage des pétrodollars. Ceci a des conséquences profondes sur le système financier international et sur le statut du dollar comme monnaie mondiale au cours du dernier demi-siècle.
L’Inde peut jouer un rôle constructif pour rapprocher les deux parties. Ironie du sort, alors même que Rubio et Jaishankar s’entretenaient vendredi en France, le premier encourageant le second à confronter l’Iran, deux méthaniers traversaient le détroit d’Ormuz à destination de l’Inde, selon les données de suivi des navires de LSEG et Kpler.
L’Inde dégage progressivement ses cargaisons de GPL bloquées dans le détroit ; quatre méthaniers ont déjà été déplacés. L’Iran, quant à lui, respecte son engagement : les navires non hostiles peuvent transiter par le détroit s’ils se coordonnent avec les autorités iraniennes. Pourquoi l’Inde devrait-elle compromettre ses propres intérêts ?

Il y a un autre aspect à considérer, qui pourrait concerner le Mémorandum d’accord d’échange logistique (LEMOA), le pacte fondamental américano-indien permettant aux navires américains d’accéder aux bases indiennes pour le soutien logistique.
Certaines informations circulant sur les réseaux sociaux indiquent que les États-Unis ont approché l’Inde en invoquant le Logistics Exchange Memorandum of Agreement (LEMOA) pour obtenir l’accès de leurs navires aux ports indiens. En effet, la destruction massive des bases américaines au Moyen-Orient lors des frappes de missiles iraniens les a rendues pratiquement inopérantes.
Il convient de relativiser la remarque étrange de Trump vendredi, lorsqu’il a déclaré : « Notre excellente relation avec l’Inde sera encore plus forte à l’avenir. Le Premier ministre Modi et moi sommes deux personnes qui agissent, ce qui n’est pas le cas de la plupart. »
Rubio, quant à lui, est resté loin d’être clair quant aux intentions américaines. Interrogé sur un éventuel déploiement de troupes au sol en Iran, il a esquivé la question : « Quant aux raisons de ces déploiements, premièrement, le Président doit être préparé à de multiples éventualités… Mais nous pouvons atteindre tous nos objectifs sans troupes au sol. Nous serons toujours prêts à offrir au Président un maximum d’options et la possibilité de s’adapter aux imprévus, le cas échéant. »
L’ambiguïté stratégique est flagrante. C’est d’ailleurs ainsi que la guerre du Vietnam a commencé – inconsciemment. Une bien meilleure option, sans conditions et ne présentant quasiment aucun risque, consisterait à renforcer la sécurité énergétique à la chinoise : par des oléoducs et gazoducs reliant directement les sources d’énergie au marché indien. La Russie a manifesté son intérêt. Il est tout à fait envisageable que cette guerre ne puisse prendre fin que si Washington reconnaît à l’Iran son droit inaliénable d’exporter son pétrole et son gaz.
On peut également affirmer que le moment est venu de lancer un projet d’oléoduc Iran-Inde. Delhi devrait garder toutes ses options ouvertes dans ce qui est essentiellement une période de transition dans la géopolitique de l’énergie, plutôt que de rester un gardien au service du « L’Amérique d’abord » de Trump.
BY M. K. BHADRAKUMAR
INDIAN PUNCHLINE
https://www.indianpunchline.com/us-offers-india-pivotal-role-in-hormuz-strait/
Traduit par Brahim Madaci





