AfriqueAlgérieDiplomatieÉconomieFranceMondeMonde ArabeUne

La guerre contre l’Iran échappe à ses instigateurs

Un mois après le début des frappes militaires américaines et israéliennes contre l’Iran, les espoirs d’une victoire rapide et décisive ont été douchés par des semaines de contre-attaques. Les perspectives immédiates d’une sortie diplomatique semblent bien sombres.

Par Robert A. Pape* et Ali Vaez**

Une confiance particulière précède les guerres de choix. Elle est celle des dirigeants qui croient pouvoir doser la violence : les frappes seront ciblées, les objectifs limités et l’escalade maîtrisée. L’adversaire sera châtié plutôt que provoqué, et la guerre restera sous le contrôle de ceux qui l’ont déclenchée.

Au cours de ce conflit, les États-Unis et Israël ont réussi à porter des coups significatifs à l’Iran : en ciblant de hauts responsables politiques et militaires et en coulant de nombreux navires de guerre. Pourtant, Téhéran a pu riposter par des tirs réguliers de drones et de missiles contre Israël, les bases américaines dans la région et les pays du Golfe. Une série d’attaques contre des navires au large de sa côte sud, notamment dans et autour du détroit d’Ormuz, a fortement réduit le trafic maritime dans cette voie vitale.

Les discussions autour de possibles solutions de repli et de négociations ont été nombreuses ces derniers jours. Mais compte tenu de l’incompatibilité croissante des positions de Washington et de Téhéran, une escalade semble plus probable. Pour les États-Unis, cela pourrait se traduire par le déploiement de forces américaines en territoire iranien ou par l’entrave à l’utilisation actuelle du détroit par l’Iran ; pour l’Iran, l’intervention de ses alliés houthis au Yémen pourrait accroître l’instabilité en menaçant le trafic en mer Rouge.

Historiquement, les États puissants prennent leurs plus grands risques lorsqu’ils sortent d’une série de victoires « apparentes ». Des succès tels que le raid au Venezuela en janvier ont contribué à conforter Trump dans l’idée que la force pouvait être utilisée de manière propre, prévisible et sans conséquences à long terme. Le succès « perçu » crée une illusion de contrôle, accroissant la tolérance au risque des dirigeants et alimentant l’escalade.

C’est cette dynamique qui façonne actuellement la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Ce qui était présenté comme une campagne de précision ressemble de plus en plus à une histoire bien connue d’excès de confiance stratégique. Washington a pris ses premiers succès militaires pour un gain politique et a confondu sa réussite tactique avec la voie vers un ordre durable. L’Iran a peut-être perdu son guide suprême, ses commandants et une partie de son armée. Mais la question fondamentale n’a jamais été de savoir s’il pouvait être touché, mais plutôt si cette souffrance mènerait à la capitulation du gouvernement.

L’illusion de la puissance aérienne est à l’œuvre. Les régimes attaqués se durcissent souvent au lieu de s’effondrer. Les sociétés bombardées ne se retournent pas toujours contre leurs dirigeants ; bien souvent, elles se retournent d’abord contre la puissance étrangère qui largue les bombes.

L’Iran ne fait pas exception. Avant cette guerre, la République islamique était en proie à un profond mécontentement intérieur. Mais une attaque extérieure a le pouvoir de bouleverser le climat politique. Le nationalisme commence à occuper l’espace autrefois dévolu à la dissidence. Un État qui paraissait fragile en temps de paix se révèle plus solide une fois assiégé.

Nombre de commentaires à Washington continuent de considérer l’Iran comme un pays se contentant d’encaisser les coups et de riposter avec colère. Or, Téhéran combat selon une logique qui guide sa stratégie depuis des années : s’il ne peut égaler les États-Unis et Israël en termes de puissance conventionnelle, il peut les surpasser en rendant cette puissance plus difficile et plus coûteuse à utiliser.

Le schéma des frappes iraniennes suggère moins une riposte spectaculaire qu’une véritable perturbation stratégique. Les cibles visées convergent vers quatre priorités : la neutralisation des radars, la dégradation des réseaux de commandement, la mise à rude épreuve des stocks de missiles intercepteurs et l’accroissement des pressions économiques par la quasi-paralysie du trafic maritime et énergétique dans le détroit d’Ormuz.

Du point de vue de Téhéran, cela traduit une tentative de faire basculer la guerre d’une confrontation de puissance de feu à une guerre d’endurance. Les stratèges iraniens partent du principe depuis longtemps que la phase initiale d’un conflit exigerait des tirs à un rythme soutenu afin d’épuiser les stocks d’intercepteurs et de révéler les failles du système de défense antimissile. Ce n’est qu’alors que la guerre s’installerait dans une phase d’usure plus durable, où un nombre réduit de missiles et de drones aurait de meilleures chances de pénétrer des défenses affaiblies. Des rapports faisant état de délais d’alerte plus courts en Israël et d’une couverture moins dense dans certaines parties du Golfe indiquent que cette stratégie semble déjà porter ses fruits.

Il en va de même pour le ciblage régional iranien. Si les bases américaines au Moyen-Orient subissent des pressions répétées, le coût du maintien des opérations américaines augmente considérablement. L’Iran ne cherche pas à vaincre l’armée américaine de manière unilatérale. Il lui faut rendre l’exercice de cet avantage militaire plus coûteux et plus délicat politiquement.

C’est là que le point de vue iranien est souvent négligé. L’objectif de Téhéran n’est pas simplement de riposter. Il s’agit d’imposer une nouvelle équation stratégique. Cette équation repose autant sur la géographie que sur les missiles. Le détroit d’Ormuz a toujours été au cœur de la doctrine de dissuasion iranienne, mais cette guerre laisse penser que Téhéran tente de transformer un levier abstrait en un véritable pouvoir de négociation. Si le passage du détroit dépend de plus en plus de la tolérance iranienne – ou si des États commencent à rechercher des accords parallèles pour garantir un transit sûr – cela équivaudrait à reconnaître tacitement une réalité que Washington s’efforce depuis longtemps de nier : l’Iran conserve une influence coercitive significative sur l’une des principales voies économiques mondiales.

Ormuz n’est d’ailleurs pas le seul point de pression. Avec l’entrée en guerre des Houthis, la pression pourrait s’étendre jusqu’au détroit de Bab el-Mandeb, bloquant ainsi la navigation en mer Rouge. Le conflit se transformerait alors en une lutte pour le contrôle des points de passage maritimes stratégiques qui relient l’Asie, l’Europe et le Moyen-Orient.

C’est pourquoi Donald Trump envisage désormais d’envoyer des troupes au sol pour s’emparer d’îles iraniennes et contraindre Téhéran à rouvrir le détroit d’Ormuz. Mais il ne s’agit pas simplement d’une nouvelle étape dans la montée en puissance de l’Iran ; Il s’agit plutôt d’un pas dans le piège de l’escalade. La puissance aérienne peut perturber et affaiblir les forces terrestres, mais elle ne peut ni sécuriser de territoire ni imposer des résultats politiques durables. Et lorsqu’elle échoue à atteindre ces objectifs, la pression s’accroît sur les forces terrestres. Une fois ce seuil franchi, la structure du conflit se modifie.

Dans le même temps, l’élimination de la vieille garde de la République islamique – des hommes expérimentés qui agissaient avec une prudence calculée – rend Téhéran plus enclin aux paris risqués. Même sans cela, l’envoi de troupes au sol sur le territoire iranien augmenterait considérablement les incitations à l’escalade, notamment le minage du détroit, le ciblage des troupes terrestres américaines, l’incendie des infrastructures régionales et, potentiellement, l’activation des Houthis pour fermer le détroit de Bab el-Mandeb.

La faiblesse n’empêche pas d’élaborer une stratégie. Le camp le plus fort suppose pouvoir dominer l’escalade car il est capable d’infliger des pertes plus importantes à chaque étape. Mais la domination de l’escalade ne se traduit pas par son contrôle. Les États-Unis et Israël peuvent remporter l’échange de forces et pourtant perdre le contrôle de la trajectoire et des objectifs du conflit. C’est là le principal danger des guerres alimentées par l’illusion du contrôle : chaque étape semble justifiée par la précédente, même si la voie globale devient plus dangereuse et un revirement plus difficile.

La réalité est que, sans une véritable volonté d’instaurer un cessez-le-feu – un cessez-le-feu qui aborde la dissuasion, les sanctions, la souveraineté et la question nucléaire en des termes plus sérieux que de simples slogans ou chimères –, la guerre s’intensifiera d’une manière qui échappera au contrôle des seuls États-Unis et d’Israël. À mesure que la guerre s’étendra de quelques semaines à plusieurs mois, les conséquences seront plus difficiles à enrayer. Les acteurs régionaux seront de plus en plus incités à étendre le conflit, et le risque de terrorisme au-delà du théâtre d’opérations immédiat augmentera.

Le moment le plus dangereux où les pays cèdent à l’illusion d’une guerre contrôlée n’est pas la première frappe. C’est plutôt l’instant qui suit un succès « apparent » – lorsque les dirigeants croient que la prochaine escalade fonctionnera pour les mêmes raisons que la précédente. C’est ainsi que les pays se retrouvent piégés par leur propre force et que les guerres échappent à leurs instigateurs.

Robert A. Pape
*Professeur de sciences politiques et directeur du Chicago Project on Security and Threats
Ali Vaez
**Directeur du projet Iran à l’International Crisis Group

Foreign Policy
https://foreignpolicy.com

Traduit par Brahim Madaci

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page