Pourquoi Trump est en train de perdre la guerre en Iran
Les États-Unis réussissent-ils en Iran ? Pourquoi a-t-on l’impression qu’ils gagnent une bataille, mais perdent la guerre ? La simple survie du régime iranien et sa capacité à nuire à l’économie mondiale et à enrichir les adversaires des États-Unis suggèrent que la République islamique est en meilleure position. La survie et la perturbation ont toujours été les objectifs stratégiques de Téhéran en cas de guerre. La frustration manifeste de Trump montre clairement qu’il se voit refuser l’opération rapide qu’il souhaitait.
Ravi Agrawal
La première raison pour laquelle les États-Unis pourraient être perçus comme perdants réside dans leurs objectifs maximalistes au début du conflit. Dans une vidéo publiée sur Truth Social le 28 février, Trump semblait indiquer qu’il espérait un changement de régime, ainsi que la mise hors d’état de nuire de l’Iran en matière de missiles, la neutralisation de ses groupes affiliés susceptibles de déstabiliser la région et la prévention de l’acquisition de l’arme nucléaire par l’Iran. Aucun de ces objectifs n’a été atteint. Comme plusieurs analystes de Foreign Policy l’avaient suggéré dès le début du conflit, la République islamique avait soigneusement choisi des remplaçants pour les postes clés de sa fonction politique et militaire afin de garantir la survie du régime. Sa capacité à lancer des missiles s’est manifestée par la poursuite des tirs sur Israël et les alliés des États-Unis dans la région. Téhéran a déjà prouvé sa capacité à reconstituer son programme de missiles en quelques mois, comme après les attaques américaines et israéliennes de juin dernier, et s’empressera de le faire à nouveau dès la fin de la guerre. Le Hezbollah survit. Preuve que l’Iran dispose d’un plan à plusieurs niveaux pour prolonger le conflit, les rebelles houthis au Yémen viennent tout juste d’entrer en guerre, tirant des missiles sur Israël. Enfin, quelque 440 kilogrammes d’uranium hautement enrichi se trouvent encore quelque part en Iran, prêts à être utilisés par une nouvelle génération de dirigeants, sans doute plus avides de vengeance.
Une autre raison de considérer cette guerre comme un échec américain réside dans les coûts économiques considérables que l’Iran a infligés au monde jusqu’à présent. Le prix du kérosène a augmenté de 120 % cette année. Le Brent, référence mondiale pour les prix du pétrole, a quant à lui grimpé de plus de 87 % sur la même période. Cette flambée des prix s’explique en grande partie par le blocage quasi total du détroit d’Ormuz par l’Iran, voie de passage quotidienne pour un cinquième du pétrole brut mondial. Il en va de même pour 20 % du gaz naturel liquéfié (GNL). Cette perturbation de l’approvisionnement en GNL, conjuguée aux dégâts causés à un important gisement gazier qatari par une frappe de missile iranienne, a entraîné une hausse de plus de 70 % des prix du gaz naturel en Europe ce mois-ci. Le détroit d’Ormuz est également crucial pour un tiers des approvisionnements mondiaux en hélium – un composant essentiel non seulement pour les ballons d’enfants, mais aussi pour la fabrication de semi-conducteurs – et pour un tiers des ventes mondiales d’engrais. Plus le blocus se prolonge, plus le monde risque de faire face à une crise des semi-conducteurs et à une pénurie alimentaire, en plus de la crise énergétique. Ces répercussions sont en quelque sorte la manière pour la République islamique de rappeler au monde qu’elle ne se laissera pas faire. D’après GeoPoll, qui a mené une enquête en Égypte, au Kenya, au Nigeria, au Pakistan, en Arabie saoudite et en Afrique du Sud, seuls 18 % des répondants imputent le conflit et ses conséquences mondiales à l’Iran. En revanche, 29 % accusent les États-Unis et 38 % Israël.
Une troisième raison expliquant l’échec des États-Unis dans cette guerre tient au fait que, contrairement à leur intervention désastreuse en Irak sous la présidence de George W. Bush, ils n’ont recherché ni l’approbation nationale ni l’approbation internationale. Cette fois-ci, point de slogans sur la promotion de la démocratie ou un ordre international fondé sur des règles. Le seul véritable allié des États-Unis dans ce conflit est Israël, qui est lui-même plus isolé et impopulaire sur la scène internationale qu’il ne l’a été depuis une génération. Trump a essuyé un revers cuisant en appelant d’abord à l’aide les alliés de l’OTAN, puis, face à l’absence d’assistance, en niant avoir besoin de leur aide. La relation transatlantique sort affaiblie de ce conflit. Il en va de même de la capacité de Washington à se présenter comme le leader d’un système dont elle bafoue activement les règles.
Quatrièmement, la guerre a pour conséquence inattendue d’enrichir les adversaires des États-Unis. Afin de freiner la hausse des prix du pétrole, le Trésor américain a levé les sanctions pétrolières imposées à l’Iran et à la Russie. De ce fait, Téhéran engrange désormais des recettes pétrolières quotidiennes supérieures à celles d’avant le conflit. Moscou, quant à elle, perçoit 150 millions de dollars supplémentaires par jour de recettes pétrolières – une somme qu’elle utilisera sans aucun doute dans sa guerre en Ukraine. La situation est plus contrastée pour la Chine, qui importe plus de la moitié de son pétrole du Golfe. Si Pékin est confrontée à certaines contraintes d’approvisionnement, sa politique étrangère est relativement peu entravée par les conflits dans lesquels Washington se retrouve régulièrement impliqué. Selon toute vraisemblance, les dirigeants militaires chinois suivent de près la vitesse à laquelle les États-Unis consomment leurs intercepteurs de missiles, ce qui réduit leur capacité de dissuasion sur d’autres fronts.
Finalement, la guerre érode le soutien à Trump parmi les élus républicains. Le département de la Défense américain a laissé entendre qu’il demanderait 200 milliards de dollars de financement supplémentaire pour soutenir ses engagements en Iran, mais n’a pas encore présenté de proposition formelle, probablement en raison des doutes croissants quant à l’obtention d’un soutien suffisant au Congrès. « Je le répète : je ne soutiendrai pas le déploiement de troupes au sol en Iran », a déclaré la représentante Nancy Mace, élue républicaine de Caroline du Sud, sur la chaîne X après avoir assisté la semaine dernière à une réunion à huis clos de la commission des forces armées de la Chambre des représentants consacrée à l’Iran. « Encore moins après ce compte rendu. »
Un bilan complet de la guerre ne pourra être établi qu’après sa conclusion. L’Iran se targuera d’avoir tenu tête à la plus grande superpuissance militaire mondiale et à une puissance hégémonique régionale. En réalité, le régime iranien sera justifié par sa simple survie. Ses dirigeants seront animés d’un désir de vengeance qu’ils pourront assouvir sur le plan intérieur comme sur le plan international. Les futurs dirigeants iraniens étudieront ce conflit et comprendront que leur principal atout dissuasif réside dans leur capacité à infliger des pertes considérables à l’économie mondiale. Cela pourrait signifier que les dirigeants d’après-guerre s’empresseront de reconstituer un arsenal de drones et de missiles d’attaque. Ils pourraient également abandonner leur ancienne fatwa nucléaire et décider que la bombe serait leur meilleure garantie de sécurité, comme c’est le cas pour la Corée du Nord.
Quel aurait été l’objectif de ce conflit ? Il pourrait s’agir de la stratégie d’Israël visant à éliminer systématiquement ses adversaires dans la région ; ce ne devrait certainement pas être celle de Washington. Trump a longtemps dénoncé les guerres coûteuses et interminables au Moyen-Orient. Il a mal évalué la nature du régime iranien, ainsi que la manière dont sa taille et sa situation géographique le différencient considérablement du Venezuela, un pays dont le dirigeant a été capturé par les États-Unis lors d’une mission éclair.
Ravi Agrawal
https://foreignpolicy.com
Traduit par Brahim Madaci





