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15e Festival du film africain de Louxor : l’Afrique à l’honneur

Chaque année, le Festival du film africain de Louxor (LAFF) nous enchante avec une riche sélection de beaux films, dont certains en avant-première. Dans sa 15e édition, le festival a tenu à célébrer le centenaire du réalisateur Youssef Chahine (1926-2008) et rendre hommage au cinéma sud-africain, dans le majestueux cadre historique de Louxor qui constitue le plus grand musée à ciel ouvert dans le monde. C’est au milieu de l’imposant temple du Louxor, la fascinante Vallée des Rois et le majestueux temple de Karnak, que le public du festival a eu le privilège et la joie de visionner une sélection inédite de vrais chefs-d’œuvre cinématographiques.

Par Mahmoud Al-Rashed – Louxor

Le festival a inauguré sa quinzième édition sous la présidence du scénariste Sayed Fouad, en présence de la directrice du festival, la réalisatrice Azza El-Husseini, et de l’acteur Mahmoud Hamida en sa qualité de président d’honneur. De nombreux réalisateurs et artistes arabes et africains y ont participé, et un documentaire sur la vie de Youssef Chahine a été projeté, accompagné de superbes œuvres d’art illustrant différentes étapes de sa carrière. Le documentaire comprenait également des entretiens avec de nombreux acteurs et réalisateurs ayant collaboré avec ce monument du cinéma égyptien.

Un hommage particulier a été également rendu à plusieurs acteurs ayant joué dans ses films, notamment Soheir El-Morshedy, Yousra, Seif Abdel Rahman, Mohsen Mohieddine et Nagwa Ibrahim. Une sélection de ses plus belles œuvres a été projetée, notamment Le Choix (Al-Ikhtiyar-1970), Le Retour du fils prodigue (‘Awdat al-Ibn al-Dhal-1976) et Gare centrale (Bab al-Hadid-1958).

• Affiche du film « Stories », chef-d’œuvre du festival

Lors de la séance inaugurale du festival, un film inédit de Youssef Chahine Un jour, le Nil (An-Nile wal Hayat) a été révélé au public. Il s’agit d’une production égypto-soviétique de 1968 que l’organisme public du cinéma à l’époque avait refusé de lui octroyer le permis de diffusion. Gaby Khoury, le célèbre producteur des films de Chahine, a confirmé qu’il s’agissait bel et bien de la première projection de ce film, à ne pas confondre avec un autre film de Chahine intitulé Ces Gens du Nil (An-Nass wan-Nil), produit en 1972.

Gaby Khoury, qui préside également le comité d’organisation du festival, a souligné l’importance de cette édition, d’autant plus qu’elle porte le nom de Youssef Chahine. Elle revêt une importance particulière en raison surtout des surprises et des projections spéciales inédites et jusqu’ici inconnues de l’œuvre cinématographique de « Jo Shahin ».

• Le président d’honneur du festival, l’acteur Mahmoud Hamida, entouré d’artistes

Hommage à Daoud Abdel Sayed, le « philosophe du cinéma égyptien »

Une autre grande figure du 7e art égyptien a été également honoré par cette édition. Il s’agit Daoud Abdel Sayed (1946-2025), surnommé le « philosophe du cinéma égyptien », et qui avait débuté dans le cinéma comme assistant de Youssef Chahine.
Il est considéré comme l’une des figures majeures du cinéma engagé des années 1970 et 1980, aux côtés de réalisateurs tels que Khairy Beshara, Atef Et-Tayeb et Mohamed Khan. Le festival lui a consacré une publication, analysant plusieurs de ses films et éclairant son expérience cinématographique exceptionnelle. Bien que sa filmographie, s’étendant sur près d’un demi-siècle (neuf longs métrages et cinq documentaires), ne reflète pas sa production prolifique, il s’est incontestablement imposé comme l’un des réalisateurs les plus importants du cinéma égyptien et arabe.

Ses films abordent des questions humaines profondes et des concepts existentiels complexes, proposant des approches cinématographiques d’une nature profondément philosophique et humaniste, d’une ampleur inédite.

Durant le festival, qui s’est déroulé du 29 mars au 5 avril 2026, 11 films ont été projetés dans la compétition de longs métrages, 16 dans la compétition de courts métrages, quatre dans la section panorama de l’animation, six dans la section diaspora dédiée aux réalisateurs résidant hors du continent africain et cinq dans la section hors compétition officielle.

Sayed Fouad, président du festival

Bien qu’il nous soit impossible de présenter un panorama complet de tous les films sélectionnés par le festival dans cet espace restreint, nous nous concentrerons dans ce compte-rendu sur un film majeur, Stories, qui a emporté l’adhésion du public et de la critique, quitte à présenter, dans un prochain article, deux autres films (Le Nil et la Vie, et Quarante Jours) qui s’étaient imposés par leur valeur artistique et leur approche novatrice.

Stories, des histoires dans l’Histoire

Il n’est exagéré d’affirmer que Stories, un long métrage produit et réalisé par Mohamed Hefzy et Abu Bakr Shawky, est un chef-d’œuvre du festival et l’un des films égyptiens et arabes les plus importants de la dernière décennie. Malgré l’obtention du Tanit d’or du meilleur long métrage au Festival international du film de Carthage en Tunisie, le jury ne lui a pas décerné le prix suprême, une décision qui a suscité un vif débat parmi les critiques, les membres du jury et le public.

Le film nous transporte dans une époque charnière de l’histoire de l’Égypte et du monde arabe, qui s’étend de 1967 jusqu’à la fin des années 1980. Il raconte l’histoire inspirante d’un jeune pianiste nommé Ahmed (interprété par Amir El-Masry) qui se lie à distance et par correspondance d’une amitié avec une Autrichienne prénommée Liz. Le film explore comment ce lien humain profond perdure malgré les ravages de la guerre, les troubles politiques et l’opposition sociale en Égypte, transformant une ambition musicale individuelle en un parcours de persévérance et de découverte de soi au sein d’un contexte historique complexe.

Le producteur et réalisateur Mohamed Hefzy

Le réalisateur Abu Bakr Shawky s’est inspiré d’une histoire vécue par ses propres parents, conférant ainsi au film une dimension profondément personnelle et authentique. Les événements politiques ne sont pas un simple décor ; ils s’entremêlent directement avec la vie des personnages.

En seulement deux heures, le réalisateur nous transporte dans une époque révolue, une période de grandes espérances (le nassérisme triomphant), mais aussi d’immenses frustrations qui ont déchiré la génération des années 1960, et qui se sont prolongées dans les années 1970, engendrant de nouveaux revers dus d’abord à la défaite de juin 1967, puis à la destruction de la classe moyenne, que le film dépeint.

Cela a engendré l’émergence d’une classe pauvre, majoritaire au sein de la population égyptienne, conséquence de la libéralisation économique et du contrôle exercé par un groupe de personnalités influentes sur les ressources nationales. Cette situation a, à son tour, provoqué des effondrements successifs dans tous les aspects de la vie et de la créativité, aboutissant finalement à la révolte de 2011, dans le sillage des Printemps arabes, vite étouffés…

Stories se distingue par son style cinématographique poignant et son utilisation symbolique des images, notamment à travers le football incarné par le mythique club Zamalek, symboles dramatiques par excellence. Il dépeint visuellement et émotionnellement la grandeur et la misère de toute une génération qui a vu ses rêves du début se fracasser devant les dures réalités nationales et sociales que la défaite de juin 1967 a générée.

Le film tourne autour de l’histoire d’Ahmed, un pianiste en herbe, qui noue une profonde amitié avec Liz, une journaliste autrichienne. Une amitié qui transcende les frontières et les contingences socio-culturelles. Malgré la désapprobation de sa famille et les contraintes sociales, Ahmed s’efforce de réaliser son rêve : donner un concert public. Leur relation résiste aux aléas de la guerre et aux épreuves de la vie. Le film reflète le style caractéristique du réalisateur, tant dans le développement des personnages que dans la création d’un univers visuel chaleureux. Il offre un hommage humain et artistique à l’Égypte et à toute une génération qui a vécu les bouleversements de cette époque.

Azza El-Husseini, directrice du Festival du film de Louxor

Le réalisateur a puisé son inspiration dans une véritable histoire d’amour – celle de ses parents, comme mentionné précédemment – qui se déroule sur fond de tensions politiques, à l’image de la chaleur étouffante de l’été 1967, période durant laquelle se déroulent les événements en Égypte.

Cet été, qui débute par la défaite de 1967, est traversé par des scènes tirées des discours du président Gamal Abdel Nasser et de sa démission, suivies de l’ère du président Sadate, de la libéralisation économique, des accords de Camp David et de l’assassinat de Sadate le jour des célébrations du 6 octobre (jour de la victoire). Le tout est vu à travers le regard d’une famille égyptienne de la classe moyenne dont le quotidien est rythmé par les matchs de football, les journaux télévisés et leurs programmes souvent de piètre qualité.

Le producteur et réalisateur Mohamed Hefzy nous a expliqué que si Stories accorde une place de choix aux querelles footballistiques entre les supporters d’Al-Ahly et Zamalek, et aux défaites répétées de ce dernier, c’est insuffler une touche d’humour à l’atmosphère du tragique du film.

Ces matchs, nous dit-il, atténuaient le véritable sentiment de défaite éprouvé par cette génération et empêchaient le film de sombrer dans le tragique de la défaite de 1967, des accords de paix fallacieux de Camp David signés par les successeurs de Nasser et de l’ère Moubarak qui propulsé sur le devant de la scène une bourgeoisie affairiste sans foi ni loi.. « Nous avons construit un décor spécial pour refléter les changements survenant à chaque période du récit.

C’était un projet colossal qui a nécessité des efforts considérables » nous confie-t-il. Cela se ressent effectivement, car le réalisateur nous fait passer d’une décennie à l’autre avec une fluidité remarquable. Les événements du film se succèdent à une cadence haletante et sans musique de fond, le réalisateur remplaçant la bande originale par des chansons de l’époque, qu’il utilise à merveille comme fond sonore de certaines scènes. Nous avons donc écouté avec nostalgie les chansons patriotiques de l’époque nassérienne appelant la jeunesse et les citoyens à la mobilisation telles que « Gardez l’arme prête » et « Ma patrie bien-aimée, la plus grande patrie », jusqu’à « Zahma Ya Dunya Zahma » d’Ahmed Adawiya, symbole du mauvais goût.

Par Mahmoud Al-Rashed – Louxor

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