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Jacques-Marie Bourget : « La première victime de la guerre c’est la vérité ».

C’est très pédant de citer Eschyle – le tragédien grec vieux de cinq siècles avant Jésus-Christ – en commençant cet article dont l’objet est de parler de l’air du temps. Mais aucune plume n’a écrit mieux depuis. Et si j’évoque le son des canons, alors que vous l’ignorez peut-être, c’est que nous sommes en guerre.

C’est ce que j’ai cru comprendre en écoutant Emmanuel Macron présenter ses vœux à l’Armée française. Dans les accents du président, j’ai entendu une mélodie de la trompette de Déroulède, ce forcené du XIXᵉ siècle, prêt à déclencher une bataille par jour et à envoyer tous les hommes mourir au front, sauf lui.

Donc Macron veut, très vite, plus de chars, d’avions, de canons, de drones et autres ferrailles mortelles parce que, a-t-il répété, la guerre n’attend pas : elle marche déjà aux pas de nos portes. D’ailleurs, le président anticipe, montre l’exemple en expédiant quinze chasseurs alpins tricolores occuper les défenses d’un Groenland que Trump entend dévorer. Tremblez, carcasses ! J’espère que, dans un magasin de « surplus », vous avez déjà acheté des rangers et des treillis. Soyez donc prévoyants avant la rupture des stocks, comme celle des masques Covid.

Outre celles de glace, au paradis des phoques, soyez donc prêts à connaître les tranchées d’Ukraine, d’Iran, de Russie et plus si gens très méchants.

Le 15 juin, Emmanuel Macron effectue une visite au Groenland en compagnie de la Première ministre danoise et du Premier ministre groenlandais.​

Ce militarisme d’individus qui n’ont jamais entendu une détonation – hors celle d’une fusée d’artifice – m’accable. M’accable car je crois être en France, avec l’âge, celui qui a vu le plus grand nombre de cadavres de guerre. Et ce n’est jamais aussi joli qu’une étoile de David. Je veux dire des tas de corps mutilés, tronçonnés, écrasés, tous à bout d’un sang forcément impur : tout cela observé de 1967 à 2000 sur un arc qui va de Saïgon à l’Amérique centrale, et un autre du cap de Bonne-Espérance à Alger.

Et si j’ai occupé ma vie à voir ces hommes tomber, ces enfants, ces femmes, ces vieux, à décrire les massacres, c’est pour tenter de dissuader mes prochains de se battre. Et c’est raté : le président de la République française vient d’adopter la guerre comme amie.

La fillette de neuf ans courant nue, brûlée au napalm à Trang Bang le 8 juin 1972 : l’image choc de Phan Thị Kim Phúc galvanisa le monde contre le conflit.

Revenons à notre vieil Eschyle avec sa maxime sur la vérité fuyant les champs de bataille. Je ne peux que l’approuver, toujours pour la même raison : avec le temps, j’ai pu, « en direct », entasser trop de mensonges venus justifier les bombes. J’énumère les plus gros. Comme un pense bête, qui, je l’espère, peut marquer les mémoires.

En 1989, c’est dans la morgue de Timișoara, dans une Roumanie où Ceaușescu s’accroche au trône, que des journalistes découvrent des « victimes assassinées sur ordre du dictateur ». Émoi planétaire, des océans de mots et d’images coulent dans toutes les oreilles du monde : ces suppliciés de Timișoara viennent d’accréditer la réalité d’un monstre. Puis les moulins à mensonges s’enrayent : les morts découverts dans la morgue n’ont succombé qu’à une maladie ou à un crime de rue, mais n’ont jamais été liquidés sur ordre de Ceaușescu. Douleur dans les rangs des journalistes occidentaux qui ont gonflé le mensonge à l’hélium de leurs poumons.

Bagdad, abri d’Al-Amiriyya : Murs ornés des portraits des 400 civils victimes, la plupart incinérés, du bombardement américain du 13 février 1991. Photos Archives.

En 1990, c’est au tour de l’Irak que les Occidentaux veulent dépecer au prétexte que Saddam Hussein possédait des « armes de destruction massive ». Les médias publient des croquis montrant des camions servant d’abri à ces terribles ADM. Il y a urgence : aplatir l’Irak avant qu’il ne nous tue. D’ailleurs, ayant envahi le Koweït – une ancienne province de l’Irak détachée par les Britanniques, les troupes de Saddam ont arraché des bébés de couveuses de l’hôpital de Koweït City, pour embarquer le précieux matériel à Bagdad. À la télévision, on voit des témoins nous confirmer cette horreur. Et c’est faux.

Une fois encore, les médias ont menti. À Bagdad, j’ai vu les bombes « alliées » tomber du ciel. Mais aucun tir de ces terribles ADM qui n’étaient que des fantômes.

En 1992, c’est l’Algérie qui est la cible des médias mensongers. Alors que le pays est en sang, ravagé par des morts que l’on peine à compter, les journalistes et les politiciens, principalement français, évoquent une série de « règlements de comptes entre généraux de l’Armée de Libération Nationale » et recouvrent ces cadavres d’un mot-linceul venant englober ces tuerie sous le qualificatif du « Qui tue qui ». Ne cherchons pas à comprendre, c’est ainsi. En Algérie, on s’égorge pour pas grand-chose. Cette volonté de ne rien voir reste aujourd’hui encore une terrible injustice faite aux Algériens.

En réalité, le « Qui tue qui » n’était pas un règlement de compte. Mais la première offensive de l’État islamique. Libérés d’Afghanistan après la chute de l’URSS, les djihadistes avaient une nouvelle mission au Maghreb : prendre le pouvoir à Alger et y établir un califat. Les généraux algériens ne se battaient pas « entre eux », mais contre une agression étrangère, que les Américains et les Français voyaient d’un bon œil.

Des civils évacuent un corps des décombres d’un immeuble éventré par l’explosion d’un camion piégé à Rouiba, près d’Alger, le 29 octobre 1995, au cœur d’un conflit qui fera entre 100 000 et 200 000 morts.​ DR

De mars à juin 1999, c’est au tour de la Serbie d’être punie. Les missiles et les bombes tuent et détruisent. Comme il apparaît outrancier de frapper un vieil allié de la France, ces bombes et missiles ne sont plus des bombes et des missiles mais, dans le langage de l’OTAN, deviennent des « frappes » une sorte de fessée. Une expression qui perdure pour nous dire, par exemple, que Gaza n’est pas bombardée mais qu’elle fait l’objet de « frappes ». Ça fait moins mal.

En Serbie, l’OTAN intervenait, nous disait-on, pour interrompre le règne du dictateur Milošević, qui « jouait au football avec des têtes humaines et provoquait la mort de milliers d’êtres humains au Kosovo ». Finalement, là encore, on nous a menti : le dictateur ne jouait à aucune manière de foot et, heureusement, au Kosovo, on n’a jamais compté les « dizaines de milliers de morts » annoncées.

En 2003, le manège du mensonge se réimplante en Irak que les Américains ont décidé de détruire. Saddam reste la tête de Turc ; selon Colin Powell, « le maître de Bagdad », il possède cette fois des armes chimiques, telles que l’anthrax, dont le secrétaire d’État américain secoue un échantillon à la tribune de l’ONU. Hussein est également accusé d’être l’instigateur des attentats du 11 septembre à New York. L’Irak va être détruit. Et de son chaos va naître un nouveau djihadisme barbare qui aura, plus tard, la peau de la Syrie. Saddam sera pendu. Mais pas une goutte d’anthrax ne sera découverte, ni aucun lien entre le président irakien et l’explosion des Twin Towers le 11 septembre 2001.

Terminons cet inventaire à la Pinocchio par un mensonge très français : cette fois, la destruction de la Libye. Ici, c’est Nicolas Sarkozy qui donne le tempo. Il bouscule les Européens pour une coalition contre Kadhafi et parvient à convaincre Obama qu’elle est utile. En fait, c’est surtout sa secrétaire d’État Hillary Clinton, une menteuse va-t-en-guerre, qui pousse à la roue du crime. Cette fois, le prétexte est que : « plus de mille » prisonniers sont en cours d’exécution à Benghazi, à l’est du pays pour les sauver, il faut donc tuer le colonel. Sarkozy passe toutes ses heures le sabre au clair : Kadhafi sera torturé puis exécuté. Là encore, l’explication par le mensonge tombe comme un mantra : il n’y a jamais eu des « milliers de prisonniers menacés d’exécution » à Benghazi.

Avec cette kyrielle de mensonges, nous assistons à la mort de la crédibilité de la « grande » presse. À quelques exceptions près, la voie de secours se trouve maintenant sur Internet. Si, sur la « toile », le mensonge a déjà pignon sur rue, bien installé par des ouvriers de la propagande, il reste encore un espace pour la vérité chère à Eschyle. Grâce à des journalistes qui ont déserté le clan du mensonge, grâce à des témoins qui filment les ignominies en direct, grâce à des lanceurs d’alerte, il reste un espace pour décrire l’histoire telle qu’elle est, en vérité nue.

Et ce n’est pas un hasard si près de deux cents collaborateurs de presse ont été massacrés à Gaza. C’est qu’ils avaient le courage et le moyen de l’Internet pour filmer un génocide en direct. Qu’ils reposent en paix, au paradis d’Eschyle.

Jacques-Marie Bourget

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